A- A A+
25 novembre 2020

LaProvence0003

Il y a des gens qui peinent à remplir une seule vie. D'autres à qui quatre existences ne suf­firaient pas. Gabriel Di Dome­nico, alias Dido, est de ceux-là. Dans les milieux de la plon­gée sous-marine industrielle, il est connu comme le loup blanc. A la tête :de la société Océamer, ancrée dans l'Anse du Pharo, il porte au loin le sa­voir-faire marseillais dans cet­te dangereuse spécialité. Elle consiste à expédier sous l'eau des êtres non munis de bran­chies, pour souder des tuyaux, ins­pecter des digues ou des barra­ges, réparer une avarie par gros temps, décoincer des écluses, repêcher des épaves ou carrément plon­ger dans la "soupe" innom­mable d'une station d'épura­tion...

"Il y a dans ce livre de mémoires plus d'aventures et de suspense que dans "Mission Impossible"

Si le plongeur est reconnu comme un "pro", l'écrivain est un amateur débutant, anxieux de savoir si ce qu'il vient d'é­crire intéressera suffisamment de lecteurs pour que son édi­teur rentre au moins dans ses frais. On peut le rassurer. Il y a dans Io, Dido, autant d'a­ventures, de suspenses, de tra­gi-comédies, d'imprévus, de personnages hauts en couleurs - à commencer par l'auteur ! - que dans les meilleurs mo­ments de Mission Impossible. Je n'ai rien inventé, assure Ga­briel Di Domenico. Ce livre, je l'ai écrit d'abord pour moi. Au cours de ma brève scolari­té, j'ai nagé en permanence au­tour de la 28e place sur 32 élè­ves, c'est pourquoi c'était une expérience plus risquée que ré­parer un pipe-line par 150 mè­tres de fond. Quand j'ai eu fi­ni, j'ai laissé reposer. Puis, ma rencontre avec André Tardy, qui a fondé à 011ioules les Edi-tions de la Nerthe, a fait reve­nir le projet à la surface. Un accident de plongée en 1990 et l'immobilisation prolongée qui s'en est suivie m'a redonné goût à reprendre l'écriture et voilà comment est né "Io, Di-do".

C'est l'histoire d'un modeste petit-fils de Babis venus de Ro­me et de Naples au début du siècle, d'un minot du quartier du Petit-Nice aux pieds d'En-doume (la mer, déjà !), doté d'un père qui ne rigolait pas tous les jours. Elle commence dans l'immédiat après-guerre, au sein d'une bande "d'Apa­ches" dont les exploits font le désespoir des mères, des voi­sines et des instituteurs et s'a­chèvent souvent par une solide correction paternelle qui forge le caractère et empêche de s'asseoir pendant quelques jours. On y puise le goût im­modéré de l'aventure et la fa­culté de savoir encaisser en s'y tannant le cuir.

A dix-huit ans, explique Ga­briel Di-Domenico, muni d'un CAP de soudeur, j'avais fait plusieurs tentatives lamenta­bles pour trouver un emploi, quand -j'ai découvert ce "mé­tier ce fada" par hasard. Un di­manche matin, le bruit d'une voiture se fracassant sur le mur de la maison me tire du lit. De la voiture cabossée j'aide le conducteur à s'extraire. Dans le cof­fre on enten­dait un sif­flement. Le type me dit "attention, ça peut sau­ter ! ". C'é­tait une bou­teille de plongée et le conducteur maladroit un plongeur professionnel. Il m'apprit que tout le monde pouvait faire son métier. Suffisait de vouloir". Ainsi, au nom de la liberté, Di-do tira-t-il un trait définitif sur l'horizon barré de l'usine et de sa pointeuse.

Commença alors - en autodi­dacte - une carrière chez les "pirates". Ainsi se nomment-ils eux-mêmes, ceux qui - peu soucieux de règlements - "s'ar­rangent" avec la loi et les in­terdits et puisent dans la mer de quoi assu­rer leur Sub­sistance : pê­che aux violets ou aux oursins en périodes non autori­sées. Et quand au bout d'un col d'amphore grecque, il y a l'amphore en­tière, on ne se croit pas obligé d'alerter les populations... Il y preneurs et ça peut rapporter gros. Y compris de gros en­nuis : un tête-à-tête surprise avec les "darlans", ces poli­ciers de la Grande Bleue, man­dés par les Affaires maritimes pour surveiller les "Pieds Nic­kelés de la mer".

Je ne suis jamais entré aux Baumettes, avoue Gabriel Di Domenico avec une franchise désarmante, mais j'ai parfois frôlé la porte... Il fallait man­ger et faire manger la famille, je n'avais guère le choix. Et puis j'étais convaincu qu'on ne volait personne en prenant à la mer les fruits de son jardin. Il est si grand..."

Puis vint le temps des aven­tures. Etre prêt sur un simple coup de fil à partir à l'autre bout de la terre plonger dans des mers inconnues pour sau­ver un navire, débloquer une vanne, descendre sur une épave. Cette deuxième vie .naît grâce à une autre rencontre : celle d'Henri Portail, le Mes­sie de Dido, chef d'entreprise, expert auprès des tribunaux en matière de plongée sous-ma­rine, qui préférait les débrouil­lards, les enthousiastes, aux théoriciens et aux grosses tê­tes. Il fit confiance à "l'A­pache". Ainsi Dido connaîtra-t-il - au double sens du terme le sens -des most "ivresse dcs profondeurs". Découverte d'un métier qui vous amène à servir de doublure à Serge Reggiani dans le film Les aventûriers, à être coincé dans la vanne géante d'un barrage, à partir en expédition à la pêche aux cadavres dans les eaùx du lac Kivu, au Zaïre, où s'est crashé un Piper avec ses deux occupants.

Avec la surprise de découvrir que lesdits passagers transpor­taient avec eux assez de dia­mants pour ne plus avoir de soucis pendant des siècles, et la crainte que les amis des morts nous logent pour tout sa­laire une balle dans la tête, pour avoir vu ce qu'il ne fallait pas".

D'aventure en aventure, de la pêche au corail à celle des es-ques quand les temps rede­viennent difficile, de chutes brutales en résurrections ines­pérées, Gabriel Di Domenico aura tout connu de ce foutu métier. Les années-pactole où la crise pétrolière va faire de la Comex fondée par Henri De-lauze, le numéro un mondial de l'off shore, mais aussi les années-galère où l'on cherche fortune dans le commerce en grand des vers de mer (les bibis) pour la pê­che, les mis­sions-suicide dans les eaux (glacées) du Nord, à bord d'une plate-forme pétro­lière tanguant sur les flots déchaînés. J'ai toujours eu la trouille, avoue Dido. "Avant", pas "pendant."

"Je ne sais pas nager. Et alors ? Pour plonger, il suffit de se jeter à l'eau !

Depuis décembre 93 l'aventu­rier s'est mué en chef d'entre­prise, créant avec quatre an­ciens de chez Terrin, au chômage comme lui, Océamer au service de qui il met une ex­périence acquise depuis plus de trente ans.

La mort, Gabriel Di Domenico l'a tutoyée à plusieurs reprises. Pourtant son livre "bouffe la vie". Comme cette force qui l'habite, qu'il transmet au lec­teur dans ce livre passionné. C'est le message essentiel de ces mémoires d'un plongeur professionnel qui n'a jamais su, qui ne sait toujours pas... nager !

Et alors ? répond Gabriel dans un grand rire : pour plonger pas besoin de flotter. Il suffit de se jeter à l'eau !"

Jean CONTRUCCI