Le rebelle au masque de verre

A la mer, avait-il dit, il suffit de plonger pour gagner de l'argent. Pourquoi aurais-je mis sa parole en doute ? J'avais passé la nuit entière à me faire un cinéma ter­rible : j'étais plongeur, avant d'avoir seulement enfilé un masque et des palmes !Et ce qu'il m'apprit ne refroidit pas une seconde ma passion : ses plongées, il les effec­tuait plutôt dans des eaux troubles. Pirates : à Marseille, on les surnomme ainsi, les plongeurs dans son genre, parce qu'ils font systématiquement ce qui est interdit. Pêche aux violets ou aux oursins dans des plongées avec bouteilles, mais aussi récupération d'amphores grecques et romaines. J'étais convaincu que l'on ne volait personne en arrachant à la mer les fruits de son jardin. Et cer­tainement pas les Grecs ou les Romains, en récupérant leurs boites de conserve vieilles de deux mille ans!

Deux jours plus tard, je prenais mon baptême du tond, avec un habit deux fois trop grand pour moi et, à la main, un panier pour remonter mes premiers violets.

"Quand tu as mal aux oreilles, appuie sur ton nez et souffle. En principe, ça marche..."

Sur le quai, il m'avait donné quelques conseils. Que j'avais écoutés d'une oreille distraite et impatiente. II m'avait vaguement parlé, aussi, de tables de plongée, de paliers à respecter, toutes choses dont je me moquais éperdument.

Moi, c'est plonger que je voulais. Je me jetai à l'eau...

Et j'arrivai au fond aussi lourdement qu'on tombe d'une chaise,

ProfessionAventurier1

CETTE FOIS-CI, ÇAY ÉTAIT, T'EN SUIS SÛR, EN CE 10 OCTOBRE 1965 JE VIENS DE TROUVER MA VOCATION : PLONGEUR PROFESSIONNEL ! MES COMPLEXES S'ÉTAIENT ENVOLÉS D'UN COUP : J'AVAIS RENCONTRÉ UN PLONGEUR. IL M'AVAIT PRÉCISÉ QUE NI L'INSTRUCTION NI LA CARRURE IMPORTAIENT...

Tant je m'étais plombé de peur de ne pas descendre. Mes oreilles me faisaient atrocement mal, et le masque me collait si fort au visage que je garde aujourd'hui encore, vingt-deux ans plus tard, la marque de sa succion.

Je n'arrivais presque plus à bouger, ses conseils étaient loin, oubliés à la surface. Machinalement pourtant, j'avalai ma salive et, comme par enchantement, la douleur s'évanouit.

Embarrassé par mon harnachement de plomb et de bouteilles qui me plaquait comme une crêpe au fond de cet univers inconnu, je commençai à me mouvoir. Puis à regarder autour de moi. Une main se posa sur mon bras : mon copain voulait me faire toucher mon premier violet.. Mais le temps avait passé, et l'air se faisait rare dans les bouteilles. Il fallut remonter. Ma récolte était maigre, même pas de quoi combler un petit appétit de coquillages.

Pourtant, pour moi, elle était miraculeuse. Et j'en parlai toute la soi­rée à ma femme, heureux d'avoir franchi un cap qui, la veille enco­re, me semblait inaccessible. J'étais plongeur!

Mais sous l'eau, les faisans nagent aus­si. Certes, les semaines passant, je me sentais de mieux en mieux en mer, et mes récoltes s'amélioraient

Mais mes finances, non. De ce côté, c'était toujours le calme plat : au moment du partage, mon "patron" retenait une part pour le bateau, une part pour le moteur, une part pour le carburant, une part pour l'hélice, une part pour le matériel.

Je me demande encore pourquoi il ne déduisait pas une part pour la mer! Il y avait tant de parts à prélever sur mon compte, que je redoutais d'avoir finale­ment à en payer une un jour, pour continuer à travailler...

Ne me restaient que les yeux pour pleurer Et je n'avais rien à dire : aucun matériel ne m'appartenait, même pas la combinaison.

À la maison, nous étions les champions du café au lait : nous n'avions rien d'autre à nous mettre sous la dent, Et ma femme, enceinte, grossissait à vue d'oeil.

ProfessionAventurier2Après les oursins, pour les écailles. grossistes, les amphores
pour les collectionneurs, voici venu le corail des bijoutiers.

Je quittais mon 'patron", et m'associais avec un autre pirate.

Un ami. Mon fils portera son prénom. C'est tout dire. Un commer­çant du Vieux-Port me consentit un crédit à long terme, disons à perte de vue, pour m'équiper en matériel de plongée. Cette fois, j'étais lancé, j'avais ma combinaison, mon détendeur et mes bou­teilles. l'étais mon patron, un patron fauché, endetté, mais libre. Mon associé était logé à la même enseigne. Manquait le bateau. Qiimporte !On se débrouillerait sans bateau. Nous plongerions du bord, Claude et moi.

Je passais le prendre et, avant dix heures du matin, nous étions déjà remontés de la première de nos deux plongées quotidiennes.

Mon choix était fait : nous plongerions par tous les temps. Dur ? C'était la seule solution pour ne pas tomber sur les gendarmes maritimes. La seule pour gagner.

C'est vrai : tout marcha rapidement, et je fournissais la plupart des écaillers-grossistes de Marseille qui me commandaient des quanti­tés parfois considérables de coquillages, sachant qu'ils seraient livrés quelle que soit la météo et quoi qu'il arrive. Sachant aussi que je serais discret sur le trafic auquel ils devaient se livrer avec leurs éti­quettes de salubrité.

A la maison, l'ordinaire s'était amélioré. Outre l'éternel café au lait, nous complétions nos repas avec les oursins invendus. Le luxe! Mais les premiers froids arrivèrent et les soucis avec eux. Un matin, nous ramenions notre récolte vers le bord, du côté de Carry-le-Rouet. Trois hommes nous y attendaient : les "dedans" comme on surnomme ici les gendarmes maritimes. Le temps de nous regarder, Claude et moi: nous repartîmes vers le large.

Et comme les "darlans", superbes dans leurs uniformes neufs, faisaient un geste de la main pour nous rappeler, une grosse vague les trempa littéralement...

Nous lâchâmes nos sacs assez loin de la côte, bien décidés 'avenir les récupérer le lendemain, avant de rejoindre la terre ferme, croyant les gendarmes maritimes partis. Hélas, ils étaient toujours là, et dans un triste état, grelottants, rouges de colère et d'humiliation. On était coincés.

—Alors, on fait trempette?

La fausse jovialité de Claude n'eut d'autre effet que celui de déclencher les aboiements du plus vieux d'entre eux.

—Vous allez retourner immédiatement chercher les sacs.

— Des sacs, quels sacs ? Nous, on prend un bain, c'est tout. Apparemment, on n'est pas les seuls...

Un miracle s'il n'a pas avalé sa casquet­te, le "darlan". J'étais transi, de peur plus que de froid sans doute, et je ne bron­chai guère.Diable! Claude était habitué à de telles situations, il s'était déjà retrou­vé derrière les barreaux de la prison de Carry pour pê­che illégale. Moi, c'était la premiè­re fois que je me trouvais face à des gendarmes !

  • Vous ne voulez pas aller chercher les sacs? Pas de problème: nous enverrons un plongeur de l'armée, et ça vous coûtera cher... Debout sur son rocher, dégoulinant d'eau de mer et grotesque, il s'était retourné vers moi. Et s'il m'avait annoncé qu'un sous-marin nucléaire allait être mobilisé pour la recherche d'un sac d'oursins, je n'aurais probablement pas plus tremblé! ll écumait de rage, mais consentit tout de même à nous laisser nous changer. J'ouvris la mal­le de ma voiture pour récupérer mes vêtements. Catastrophe 1 Un sac, un sac bourré, dégueulant d'oursins, était là, oublié la veille. Je refermai aussi sec...
  • Elle est à toi cette auto?

— Oui, pourquoi?

— Parce qu'a mon idée, demain tu n'en auras plus, À moins que tu aies quelque chose à me dire?

Je ne répondis pas, me contentant de lui tendre les papiers qu'il réclamait !En touchant du bois.

  • Ouvre donc ton coffre pour voir...
  • Une seconde, s'il vous plaît. Je fais un peu chauffer le moteur, ça nous réchauffera.

Je ne me pressai guère pour mettre le contact, ni pour sortir de la voiture. Le gendarme maritime s'impatientait. Et tout à coup, il ouvrit la malle.. À son ricanement, nos bouteilles, nos sacs, nos combinaisons, ma voiture, mes dettes, tout se mit à défiler devant mes yeux...

D'un bond, je rabattis le capot, sans même réaliser que les doigts du "darlan" restaient coincés, et sautai au volant. Eautre hurlait, mais c'était trop tard pour revenir en arrière. Je démarrai... Dans le rétro­viseur, j'aperçus le second gendarme dégainant son revolver. Sans pouvoir s'en servir de peur de blesser son collègue, que je tirai ainsi pendant quelques mètres. En quelques secondes, nous fûmes hors d'atteinte.Ils avaient gagné, momentanément peut-être, mais gagné. Je repris la caisse à clous et le chemin de l'usine.

C'est alors que Paul de Roubaix, le patron de la société:de production des films Le Centaure, eu besoin de plongeurs pour doubler quelques acteurs.

Et quels acteurs! Alain Delon, Lino Ventura, Johanna Shimkus. Il avait donc téléphoné à son ami, Henri Portail, patron d'une société de travaux sous-marins. Et Henri Portail m'avait dési­gné. Moins pour mes talents de comédien que pour ma petite taille : je serai la doublure de Serge Reggiani pour les séquences sous-marines des Aventuriers !

Et du jour au lendemain, je me retrouvai sur un bateau, avec cham­pagne, jambon suspendu et saucisson à gogo, rentrant chaque soir à notre hôtel de La Ciotat.

Car c'est en réalité à La Ciotat, dans les calanques du Mugel et de Piguerolles, que nous avons tourné ces images sous-marines.

Le scénario était simple un petit Piper s'était crashé en mer.

ProfessionAventurier3

Alain Delon (deuxième en partant de la gauche)
et Serge Reggiani sur le tournage des "Aventuriers"
de Robert Enrico. Gaby leur servira de doublure...

Il transportait un magnat de la finance fuyant le Congo Belge, et deux mallettes de diamants et de pierres précieuses. Toute sa fortu­ne. Incroyable balbutiement de l'histoire cette épopée, j'allais la vivre, pratiquement identique, mais dans la réalité cette fois, près de vingt ans plus tard, dans un Congo Belge devenu Zan e ! Deux aventuriers particulièrement sentimentaux, Main Delon et Lino Ventura donc, accompagnés d'une jolie fille, Johanna Shimkus, souhaitaient récupérer cette cargaison. En obte­nant les renseignements concernant le lieu exact de l'accident, de la bouche même du pilote de l'appareil, peu scrupuleux mais indem­ne : Serge Regglani...

Tout était prêt pour l'arrivée des stars : deux semaines durant, nous avions travaillé, immergeant l'avion tout au bout de la pointe des. Canonniers, préparant le matériel, les combinaisons. Et surtout, apprenant notre rôle.

Tout était prêt, et jusqu'au vieux Zodiac grâce auquel nous raine-nions vers la terre ferme, et avec force attentions, les adoratrices de Delon et Ventura lorsqu'elles arrivaient, à la nage, mais épuisées, au bateau sur lequel nous nous trouvions. Briefing, re-briefmg, et encore briefing. Maquillage, re-maquillage et encore maquillage : je restais chaque fois assis, une bonne demi-heure à laisser un hom­me creuser les traits de mon visage pour qu'il s'apparente à celui de Serge Reggiani. Avec le vague sentiment d'être devenu une vedette ! Préparatifs, re-préparatifs et encore prépara­tifs : on n'en finissait pas d'amé­nager ceci, d'arranger cela, de corriger autre chose. Et jusqu'au squelette que Robert Enrico avait fait venir du Musée de l'Homme pour figurer le cadavre du magnat belge, coincé dans la carlingue du Piper, sur lequel on fixait des morceaux de viande pour les offrir à des crabes ravis, que l'on déposait là tout exprès. Une fois, deux fois, quinze fois nous plongeâmes, Henri Portail et moi, accompagnés dans la plupart des séquences par Alain Delon, dou­blé parfois par Paul Beuchat, sitôt qu'il revenait de Paris. Et, une fois, deux fois, quinze fois, Robert Enrico réclamait, de la surface, une reprise, les yeux braqués sur son seul scénario...

—Ça y est.Vous commencez à faire des caprices d'artiste, vous aus­si. J'avais peut-être eu le tort de râler après une nouvelle reprise. Et le metteur en scène n'avait pas laissé passer, mais je commençais à comprendre le mauvais caractère des artistes!

En réalité, je m'étais peu à peu intégré à cet univers. D'autant que nous profitions aussi des temps morts pour récolter quelques paniers de coquillages, que nous partagions tranquillement.à bord, sur le coup de midi, avec les cameramen, les éclairagistes, les maquilleurs, les assistantes, les artistes, bref, la petite foule d'un tournage.

Mais c'était l'été, il faisait beau et chaud, l'eau était limpide. J'ai même connu mon moment de gloire, au tournage de la scène de récupération des mallettes. Je devais pénétrer dans la carlingue, déta­cher ces précieuses petites valises des poignets du cadavre auquel les reliait une paire de menottes.

Il fallait tirer, tirer, et finalement casser ce qu'il restait d'os à la dépouille pour pouvoir les emporter. Mais nous avions dû mal à le stabiliser : l'avion bascula brutalement Beaucoup plus en tout èas que ce qui était. prévu. Et il retomba, sur le dos, une dizaine de mètres plus bas. Porte bloquée! Pas Vraiment de quoi paniquer, et Henri Portail me sortit rapiderrient de là. Mais je fis.flgure de héros en:remontant sur le pont du bateau. Et, à dire vrai, ça ne me déplaisait; pas...

Les mètres de fims s'accu-midaient, les bobines aus­si. La dernière séquence s'achevait sur l'immersion du corps de Joharma Shimkus : on la laissa glisser à l'eau, dans un scaphandre "pieds lourds". Celui dans lequel j'avais effectué ma première marche au fond, et que je conserve toujours comme un trophée!

J'étais convaincu que nos séquences occuperaient la partie la plus importante du film  : assis confortable ruent dans un cinéma de la Canebière, le jour de la sortie du film,je les atteneridaiTelés attendrai longtemps : elles ne constituèrent finalement qüe quelques minutes.

Plongeurs0001

II était temps de revenir aux réalités et nous voilà, quelque temps plus tard, sur le barrage de Château-Arnoux.

En plein hiver. Un froid de canard. Il fallait casser la glàce avant d'aller changer une vanne enfouie susis six mètres de .vase. Au fond, C'était le noir complet. On travaillait à tâtons...

Nouis avions déjà effectué plusieurs plongées avec notre suceuse de boues; dégageant une dizaine de moutons noyés de ce dépotoir que sont les fonds de barrages, quand je sentis tout à coup la vanne vibrer violemment. Son embouchure mesurait près de deux mètres. Elle s'ouvrit tout à coup. Pas assez, heureusement, pour que je sois aspiré jusqu'à la turbine puis broyé. Mais mes deux jambes étaient passées sous son rebord. Avec la puissance de la succion, impos­sible de me dégager : j'étais bloqué!

En ce temps-là, nos moyens ne nous permettaient pas de disposer du téléphone sous-marin : je tirai comme un fou la corde-guide qui me reliait à la surface pour appeler au secours. C'était alors le seul lien unissant le plongeur à son assistance, et des à-coups répétés correspondaient à un appel de détresse. Sans doute une belle effervescence régnait-elle à la surface. Mais moi, prisonnier de ma vanne, je ne voyais rien venir. Je tirai corde et combinaison, gesticulai, poussai sur mes jambes comme un désespéré. Sans résultat. Mais parce qu'il n'y a qu'une alternative dans ces situations-là, se calmer ; ou mourir, je m'imposai le calme.

Puisque je respirais, mieux valait réfléchir : mon esprit reprit peu à peu le dessus sur la panique. Et pour la deuxième fois, ma petite taille assura ma sauvegarde: nos combinaisons étanches n'étaien pas coupées sur mesure. On les fabriquait au gabarit du plongeur moyen. Pour les rase-mottes de mon genre, il n'en eixstait pas, etj devais chaque fois la rouler auttour de mes hanches pour qu'elle moule à-peu près mon corps, tant en longueur qu'en volume. Avec ses plis aux coudes et aux jambes celle-là était, comme les autres, trop grande pour moi. Tel une anguille, je me glissai vers le haut, jusqu'à la tendre complètement jusqu'à ce que mes pieds et mes mollets quittent leur enveloppe de caoutchouc, que je coupai rageusernent ensuite avec le couteau accroché à ma ceinture.

--Qui est le responsablè du barrage? Je vais le tuer ! En arrivant à la Surface dani Mon habit-bermuda, je tonnai comme un;volcan en coière, hurlant, pleurant, injuiriant tous ceux que je rencontrais J'avais failli mourir de leur imprévision. Une chance encoré qu'un employé d'EDF les ait retenus de céder à l'affolement au moment où ils s'apprêtaient à fermer la vanne manuellement: telle une guillotine; elle m'aurait tranché les deux jambes...

Recouverte par six mètres de vase; il y avait longtemps que la vanne sur laquelle.je travaillais ne foncrionnait plus. D'autres vannes), automatiques comme elle, assuraient le débit à sa place. Mais, une fois la vase pompée, celle-ci se remit aussitôt en marche. Juste au moment où je m'y affairais! Tout cela parce qu'en m'envoyant au fond, on avait négligé de stopper les turbines... J'étais sain et sauf: Prêt à repartir, un peu plus prudent pourtant qu'auparavant peut-être, parce que le boulot c'est le boulot Et que j'étais bien content d'en avoir un. Et re-bonjour les emmerdes!

Gabriel Di Dmenico

Vous retrouverez l'intégralité de ce récit en vous procurant : "lo, Dido!", aux éditions de la Nerthe